CHIGARA DITE AUSSI ZOUAGHA
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CHIGARA DITE AUSSI ZOUAGHA
Commune de Chigara (Mila) : Les ultimes retranchements de la condition humaine
A la façon dont les villageois vous détaillent des pieds à la tête, une fois que vous avez mis les pieds dans ce hameau aux îlots et habitations disséminés sur tout le flanc de la montagne, il est aisé de deviner qu’ils n’ont pas l’habitude de voir souvent des étrangers débarquer chez eux.
Cette posture qui n’en cache pas moins une affabilité coutumière aux gens du monde rural, dénote, surtout, que cette paisible communauté montagnarde, grandement éprouvée par les vicissitudes du dur quotidien, vit dans une réclusion étouffante. En arrivant au chef-lieu de commune, l’on est d’emblée submergé par une sensation de spleen amplifiée par le vide poignant qui drape cette localité. Les essaims de personnes attablées dans des cafés crasseux et les terrasses y attenantes, passent leur temps à paresser langoureusement en regardant défiler devant eux les passants et les véhicules. Reléguée aux fins fonds du nord de la wilaya, Chigara est l’exemple vivant de la vie rurale. Elle est bordée au nord par djebel M’cid Aïcha (1200m), dans le prolongement de la chaîne montagneuse des Babors, à l’est par la commune de Hamala, au sud par la commune de Sidi Merouane et à l’ouest par les communes de Tereï Beinen et Amira Arrès. Vu la situation géographique désavantageuse de cette bourgade caractérisée par un relief montagneux fortement accidenté, les gens, dans cette partie excentrée du territoire de la wilaya, manquent de tout et vivent dans des conditions très précaires, voire quasi inhumaines. La municipalité, pour qui ne connaît pas grand-chose de cette région, était, selon des témoignages concordants, connue autrefois sous le nom de Zouagha et figurait même dans certains manuels d’histoire. Une dénomination, hélas, souvent ignorée, en dépit du fait que celle-ci s’est illustrée dans la résistance contre l’occupation française, notamment entre 1860 et 1880.
Un isolement oppressant
Le chef-lieu de commune est accessible, à l’est, par le CW4, qui prend naissance en contrebas de la digue du Barrage de Béni Haroun, au sortir de la RN27 reliant Constantine à Jijel via Grarem. Pour rallier le village, le visiteur devra crapahuter en montagne près de 50 minutes en Karsan ou J9 qui font office d’unique moyen de locomotion sur cet itinéraire de 9 km, abrupt et difficile. Ce qui constitue un parcours du combattant et un calvaire, tant l’ascension est extrêmement pénible. Aux dires des villageois, la remise en état de ce tronçon, impraticable il n’y a pas longtemps, n’a pas pour autant dissuadé plusieurs transporteurs de mettre fin à leur activité, à cause des désagréments liés à ce tracé tortueux et accidenté. La localité est aussi desservie à l’ouest par le même CW4, en continuation vers la commune de Tereï Beïnen sur une distance de 13 km. À noter qu’un axe routier a été réalisé au nord, vers la commune de Ouled Rabah, dans la wilaya de Jijel. Toujours est-t-il que, même avec ces accès, cette partie de l’Algérie profonde, pâtit d’un enclavement sans commune mesure. Ce qui a eu des incidences dramatiques (au plan social et économique) sur la population. En abordant les gens accueillants et hospitaliers de Chigara, ils vous diront, pour la plupart, à peu près ceci: «Il est énigmatique ce barrage de Béni Haroun, car il a éloigné les populations au lieu de les rapprocher. C’est une bénédiction pour les uns et une damnation pour les autres.» Cette boutade renvoie implicitement à l’immersion, vers décembre 2003, du pont de Chigara, qui reliait le village en question à son chef-lieu de daïra, Sidi Merouane, sur une dizaine de kilomètres tout au plus. Depuis lors, les montagnards sont contraints à effectuer un long détour de 25km via Grarem pour y parvenir et 35km pour se rendre à Mila, avec à la clé, le triplement du prix du billet de transport.
Population cherche eau potable
Les sources se tarissent de plus en plus et l’eau potable se fait désirer sur tout le territoire de cette commune de 49 km2, qui regroupe onze mechtas. C’est à coups de citernes et de jerricans transportés à dos de mulet que les riverains arrivent à dénicher cette denrée stratégique pour épancher leur soif et subvenir, un tant soit peu, à leurs besoins domestiques. Interrogé à ce propos, un groupe de jeunes rencontrés dans un café du village nous a affirmé que «90% des foyers sont alimentés à partir de sources situées à plus de 5 km, parcourus à dos d’ane, et les 10% restants (habitants de Chigara-centre) sont approvisionnés une fois tous les 4 jours». Abdelkader Bendjaber, P/APC par intérim, a abondé dans le même sens en précisant: «À mechta Kikba, le précieux liquide n’est disponible qu’une fois par semaine pour une durée moyenne d’une demi-heure.» Chaque été, apprend-on, un programme de distribution d’eau impliquant la mobilisation de citernes par la commune et les services de l’hydraulique est mis en œuvre pour atténuer la souffrance des habitants. L’un des plus grands paradoxe de la wilaya de Mila est le fait que Chigara, qui est pourtant sise à quelques encablures des berges du barrage de Béni Haroun, figure parmi un lot de 14 communes non concernées par le programme d’approvisionnement à partir de ce plus grand ouvrage hydraulique national, dont ladite prestigieuse infrastructure est destinée, de surcroît, à l’alimentation en AEP de cinq wilayas de l’est du pays. Au chapitre toujours des carences et des désagréments qui s’abattent au quotidien sur la population, nos interlocuteurs s’insurgent contre les coupures du courant électrique, devenues, d’après eux, «monnaie courante». Et d’ajouter: «Les pannes interviennent tous les deux à trois jours entre 17h et 21h. Quant à leur moyenne, elle est de 1 à 2 heures, avec des arrêts prolongés durant la période hivernale, où les interruptions surviennent au moindre orage.» Nous ne finirons pas d’égrener le chapelet des problèmes sans évoquer les énormes déficits en logements sociaux. Les programmes en la matière sont, de l’avis de nos interlocuteurs, lancés à doses homéopathiques, alors que la demande en ce sens se fait pressante. Il en est de même du PPDRI, qui gagnerait, indique-t-on, à contribuer efficacement au déclic du renouveau du monde rural et juguler le phénomène de l’exode rural, pour peu que les mesures de facilitation soient effectivement mises en œuvre et les quotas des bénéficiaires revus à la hausse.
Mahmoud Boumelih
Paru dans El Watan du Samedi 14 aoùt 2010, rubrique "REGIONS", p 8
A la façon dont les villageois vous détaillent des pieds à la tête, une fois que vous avez mis les pieds dans ce hameau aux îlots et habitations disséminés sur tout le flanc de la montagne, il est aisé de deviner qu’ils n’ont pas l’habitude de voir souvent des étrangers débarquer chez eux.
Cette posture qui n’en cache pas moins une affabilité coutumière aux gens du monde rural, dénote, surtout, que cette paisible communauté montagnarde, grandement éprouvée par les vicissitudes du dur quotidien, vit dans une réclusion étouffante. En arrivant au chef-lieu de commune, l’on est d’emblée submergé par une sensation de spleen amplifiée par le vide poignant qui drape cette localité. Les essaims de personnes attablées dans des cafés crasseux et les terrasses y attenantes, passent leur temps à paresser langoureusement en regardant défiler devant eux les passants et les véhicules. Reléguée aux fins fonds du nord de la wilaya, Chigara est l’exemple vivant de la vie rurale. Elle est bordée au nord par djebel M’cid Aïcha (1200m), dans le prolongement de la chaîne montagneuse des Babors, à l’est par la commune de Hamala, au sud par la commune de Sidi Merouane et à l’ouest par les communes de Tereï Beinen et Amira Arrès. Vu la situation géographique désavantageuse de cette bourgade caractérisée par un relief montagneux fortement accidenté, les gens, dans cette partie excentrée du territoire de la wilaya, manquent de tout et vivent dans des conditions très précaires, voire quasi inhumaines. La municipalité, pour qui ne connaît pas grand-chose de cette région, était, selon des témoignages concordants, connue autrefois sous le nom de Zouagha et figurait même dans certains manuels d’histoire. Une dénomination, hélas, souvent ignorée, en dépit du fait que celle-ci s’est illustrée dans la résistance contre l’occupation française, notamment entre 1860 et 1880.
Un isolement oppressant
Le chef-lieu de commune est accessible, à l’est, par le CW4, qui prend naissance en contrebas de la digue du Barrage de Béni Haroun, au sortir de la RN27 reliant Constantine à Jijel via Grarem. Pour rallier le village, le visiteur devra crapahuter en montagne près de 50 minutes en Karsan ou J9 qui font office d’unique moyen de locomotion sur cet itinéraire de 9 km, abrupt et difficile. Ce qui constitue un parcours du combattant et un calvaire, tant l’ascension est extrêmement pénible. Aux dires des villageois, la remise en état de ce tronçon, impraticable il n’y a pas longtemps, n’a pas pour autant dissuadé plusieurs transporteurs de mettre fin à leur activité, à cause des désagréments liés à ce tracé tortueux et accidenté. La localité est aussi desservie à l’ouest par le même CW4, en continuation vers la commune de Tereï Beïnen sur une distance de 13 km. À noter qu’un axe routier a été réalisé au nord, vers la commune de Ouled Rabah, dans la wilaya de Jijel. Toujours est-t-il que, même avec ces accès, cette partie de l’Algérie profonde, pâtit d’un enclavement sans commune mesure. Ce qui a eu des incidences dramatiques (au plan social et économique) sur la population. En abordant les gens accueillants et hospitaliers de Chigara, ils vous diront, pour la plupart, à peu près ceci: «Il est énigmatique ce barrage de Béni Haroun, car il a éloigné les populations au lieu de les rapprocher. C’est une bénédiction pour les uns et une damnation pour les autres.» Cette boutade renvoie implicitement à l’immersion, vers décembre 2003, du pont de Chigara, qui reliait le village en question à son chef-lieu de daïra, Sidi Merouane, sur une dizaine de kilomètres tout au plus. Depuis lors, les montagnards sont contraints à effectuer un long détour de 25km via Grarem pour y parvenir et 35km pour se rendre à Mila, avec à la clé, le triplement du prix du billet de transport.
Population cherche eau potable
Les sources se tarissent de plus en plus et l’eau potable se fait désirer sur tout le territoire de cette commune de 49 km2, qui regroupe onze mechtas. C’est à coups de citernes et de jerricans transportés à dos de mulet que les riverains arrivent à dénicher cette denrée stratégique pour épancher leur soif et subvenir, un tant soit peu, à leurs besoins domestiques. Interrogé à ce propos, un groupe de jeunes rencontrés dans un café du village nous a affirmé que «90% des foyers sont alimentés à partir de sources situées à plus de 5 km, parcourus à dos d’ane, et les 10% restants (habitants de Chigara-centre) sont approvisionnés une fois tous les 4 jours». Abdelkader Bendjaber, P/APC par intérim, a abondé dans le même sens en précisant: «À mechta Kikba, le précieux liquide n’est disponible qu’une fois par semaine pour une durée moyenne d’une demi-heure.» Chaque été, apprend-on, un programme de distribution d’eau impliquant la mobilisation de citernes par la commune et les services de l’hydraulique est mis en œuvre pour atténuer la souffrance des habitants. L’un des plus grands paradoxe de la wilaya de Mila est le fait que Chigara, qui est pourtant sise à quelques encablures des berges du barrage de Béni Haroun, figure parmi un lot de 14 communes non concernées par le programme d’approvisionnement à partir de ce plus grand ouvrage hydraulique national, dont ladite prestigieuse infrastructure est destinée, de surcroît, à l’alimentation en AEP de cinq wilayas de l’est du pays. Au chapitre toujours des carences et des désagréments qui s’abattent au quotidien sur la population, nos interlocuteurs s’insurgent contre les coupures du courant électrique, devenues, d’après eux, «monnaie courante». Et d’ajouter: «Les pannes interviennent tous les deux à trois jours entre 17h et 21h. Quant à leur moyenne, elle est de 1 à 2 heures, avec des arrêts prolongés durant la période hivernale, où les interruptions surviennent au moindre orage.» Nous ne finirons pas d’égrener le chapelet des problèmes sans évoquer les énormes déficits en logements sociaux. Les programmes en la matière sont, de l’avis de nos interlocuteurs, lancés à doses homéopathiques, alors que la demande en ce sens se fait pressante. Il en est de même du PPDRI, qui gagnerait, indique-t-on, à contribuer efficacement au déclic du renouveau du monde rural et juguler le phénomène de l’exode rural, pour peu que les mesures de facilitation soient effectivement mises en œuvre et les quotas des bénéficiaires revus à la hausse.
Mahmoud Boumelih
Paru dans El Watan du Samedi 14 aoùt 2010, rubrique "REGIONS", p 8
El Hiya- Admin
- Messages: 218
Date d'inscription: 28/03/2008

LES SEQUELLES INDELEBILES DE LA DECENNIE NOIRE
Abandonnée face aux hordes obscurantistes et sans moyens de défense, la populationde Chigara est passée sous les fourches caudines de la nébuleuse terroriste en payant un lourd et sanglant tribut durant les années 1994 et 1995.
Dans leur totalité, les témoignages recueillis çà et là, se rejoignent sur le fait que la sinistre AIS a perpétré durant cette période les pires exactions contre les riverains, dont des centaines ont dû abandonner maisons et biens pour chercher refuge sous des cieux plus cléments. La mémoire collective retiendra principalement l’assassinant de 10 citoyens, dont 5 agents de la garde communale, l’incendie d’un minibus et d’un camion de la commune, ainsi qu’un lot de documents et une aile du siège de l’APC. C’est un véritable sauve-qui-peut qui s’est emparé des citoyens des bourgades et douars excentrés. Le cas de l’exode massif des habitants de mechta Bouaâchra vers l’agglomération de Sibari, dans la commune de Grarem, illustre l’ampleur de cette tragédie humaine. Les dommages collatéraux découlant de cette politique de la terre brûlée déclenchée par les ennemis du peuple sont terribles pour la population qui n’assure sa pitance qu’en recourant aux spécificités agricoles du terroir: petit élevage, apiculture de montagne, culture maraîchère et céréaliculture. La quête inassouvie du travail, donc de survie, a poussé des centaines de jeunes à migrer vers Annaba, Skikda ou Constantine. «Le chômage dans ce coin perdu de Mila est de l’ordre de 90», martèlent B. M. et A.-M. A, deux jeunes recalés scolaires. Deux professeurs d’enseignement moyen (PEM) estiment, par ailleurs, que ce fléau dépasse les 60% chez les jeunes. Les 40% restants travaillent dans les champs. «Pour évacuer de nuit une femme à la maternité de Mila, vous étés obligés de payer entre 1 400 et 1 600 DA de frais de location d’une voiture», tonne un père de famille. Ainsi va la vie à Chigara qui n’a pas fini avec sa descente aux enfers.
Mahmoud Boumlih
Paru dans El Watan du Samedi 14 août 2010, p 8
Dans leur totalité, les témoignages recueillis çà et là, se rejoignent sur le fait que la sinistre AIS a perpétré durant cette période les pires exactions contre les riverains, dont des centaines ont dû abandonner maisons et biens pour chercher refuge sous des cieux plus cléments. La mémoire collective retiendra principalement l’assassinant de 10 citoyens, dont 5 agents de la garde communale, l’incendie d’un minibus et d’un camion de la commune, ainsi qu’un lot de documents et une aile du siège de l’APC. C’est un véritable sauve-qui-peut qui s’est emparé des citoyens des bourgades et douars excentrés. Le cas de l’exode massif des habitants de mechta Bouaâchra vers l’agglomération de Sibari, dans la commune de Grarem, illustre l’ampleur de cette tragédie humaine. Les dommages collatéraux découlant de cette politique de la terre brûlée déclenchée par les ennemis du peuple sont terribles pour la population qui n’assure sa pitance qu’en recourant aux spécificités agricoles du terroir: petit élevage, apiculture de montagne, culture maraîchère et céréaliculture. La quête inassouvie du travail, donc de survie, a poussé des centaines de jeunes à migrer vers Annaba, Skikda ou Constantine. «Le chômage dans ce coin perdu de Mila est de l’ordre de 90», martèlent B. M. et A.-M. A, deux jeunes recalés scolaires. Deux professeurs d’enseignement moyen (PEM) estiment, par ailleurs, que ce fléau dépasse les 60% chez les jeunes. Les 40% restants travaillent dans les champs. «Pour évacuer de nuit une femme à la maternité de Mila, vous étés obligés de payer entre 1 400 et 1 600 DA de frais de location d’une voiture», tonne un père de famille. Ainsi va la vie à Chigara qui n’a pas fini avec sa descente aux enfers.
Mahmoud Boumlih
Paru dans El Watan du Samedi 14 août 2010, p 8
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